Chapitre 155 C'est pas à moi
« Je peux m'asseoir ? »
La question sort avant le geste. Tu restes debout, les deux sacs au bout des bras, à attendre une réponse.
Elle relève la tête. Et il y a ce temps, encore — ce petit décalage que tu commences à reconnaître chez elle, celui de quelqu'un qui doit d'abord comprendre ce qu'on lui demande avant de pouvoir y répondre.
Puis elle regarde le sol. À côté d'elle, à l'endroit exact où tu voudrais t'asseoir. Comme si elle vérifiait qu'il y a la place.
C'est absurde et tu le sais tous les deux. Il y a toute la rue. Il y a des kilomètres de trottoir dans cette ville, et pas un centimètre ne lui appartient.
Elle hausse à peine les épaules.
« C'est pas à moi. »
Trois mots, posés à plat, sans reproche. Elle vient de corriger quelque chose. Tu lui as demandé la permission comme on la demande à quelqu'un qui est chez lui, et elle te rend la question telle quelle : il n'y a pas de chez-elle. Ce bout de mur, elle l'occupe. Elle ne le possède pas. Demain quelqu'un pourra l'en déloger et personne ne trouvera ça anormal. Tu voulais bien faire. Tu as fait exister, une seconde, un droit qu'elle n'a pas — et il a fallu qu'elle le démente elle-même, à voix haute, dans le froid.
Puis, plus bas :
« Mais allez-y. »
Deux mots de plus. Ils ne réparent rien, ils ne contredisent rien. Elle a corrigé la prémisse, et ensuite elle t'a dit oui — les deux choses tiennent ensemble sans se gêner.
Alors tu t'assieds. Le froid du sol monte aussitôt, le mur est humide dans ton dos, et tu poses son sac entre vous deux, à portée de sa main.
Elle le prend. Le plastique craque dans le silence de la rue.
Tu es assis à côté d'elle, avec sa permission et avec sa phrase.