Chapitre 161 Les deux
Tu lui tends le premier sac. Puis, dans le même mouvement, le second.
« Tenez. Prenez les deux. »
Elle ne comprend pas tout de suite. Sa main est déjà sortie pour le premier, elle s'arrête à mi-chemin quand le deuxième arrive. Ses yeux montent vers toi — une question rapide, muette, à laquelle tu ne réponds pas.
Puis elle prend. Les deux. Elle les pose à côté d'elle, contre sa jambe, sans les ouvrir.
Tu recules déjà.
« Bonne soirée. »
Ça sort tout seul, cette formule de caisse, et tu te retournes avant qu'elle ait à trouver quoi répondre.
Tu marches. La neige craque sous tes semelles, la vitrine pâlit derrière toi, et tu remontes le col. Tes mains sont vides. Tu es plus léger qu'en sortant du magasin, dans tous les sens du terme.
Tu as bien fait, sans doute. Deux repas valent mieux qu'un.
Sauf que ce n'est pas vrai, et tu commences à t'en apercevoir au deuxième carrefour.
Deux barquettes chaudes, pour une personne, dehors. Elle ne peut pas les manger toutes les deux. Elle ne peut pas garder la seconde — il n'y a rien pour ça, pas de frigo, pas de micro-ondes, pas de demain organisé. Dans une heure elle sera froide, dans deux elle sera dure, et il faudra la manger comme ça ou la laisser.
Tu lui as donné un repas et un problème.
Et tu sais pourquoi tu as fait ça. Le second menu, tu l'avais acheté pour t'asseoir. C'était toute son utilité. En le lui donnant, tu as converti une présence en marchandise — tu as payé, en nourriture, le prix de ne pas rester.
C'est un bon tarif. Quelques euros contre une demi-heure dans le froid, sur un trottoir mouillé, avec quelqu'un dont tu ne sais rien.
Derrière toi, elle n'a toujours rien ouvert. Elle attendra que tu sois loin.
La ville te reprend, avec ses fenêtres jaunes et sa chaleur quelque part devant.